Réimaginer un monde au-delà du capitalisme et du communisme (par Arundhati Roy)

Le texte suivant est un extrait du livre Walking with the Comrades, dans lequel Arund­hati Roy relate le temps qu’elle a passé aux côtes des rebelles de la guérilla maoïste en Inde. On peut lire la version française de son repor­tage, initia­le­ment paru dans le maga­zine Outlook, ici : Ma marche avec les cama­rades-Plon­gée au cœur de la guérilla indienne.


Ici, en Inde, même au cœur de toute cette violence et cette cupi­dité, il y a encore de l’es­poir. Si quelqu’un peut s’en sortir, c’est bien nous. Notre popu­la­tion n’a pas encore été complè­te­ment colo­ni­sée par le rêve consu­mé­riste.

Les prin­cipes socia­listes d’éga­li­ta­risme et de justice sont main­te­nus en vie par celles et ceux qui se sont battus pour la vision gand­hienne de soute­na­bi­lité et d’au­to­suf­fi­sance. Nous avons la vision d’Ambed­kar, qui repré­sente un sérieux défi aussi bien pour les Gand­hiens que pour les socia­listes. Nous avons la plus spec­ta­cu­laire coali­tion de mouve­ments de résis­tance, avec leur expé­rience, leur compré­hen­sion et leur vision.

Adiva­sis du village de Kudur, dans le district de Bastar, au Chhat­tis­garh, en lutte contre le projet de barrage de Bodh­ghat.

Et surtout, nous avons une popu­la­tion survi­vante d’Adivasis (abori­gènes) de près de 100 millions de personnes. Eux connaissent encore les secrets de la soute­na­bi­lité. S’ils venaient à dispa­raître, ils les empor­te­raient avec eux. Les guerres comme l’Opé­ra­tion Green Hunt [Chasse verte : nom donné par les médias indiens à l’opé­ra­tion lancée par le ministre de l’In­té­rieur Chidam­ba­ram en 2009 pour éradiquer la guérilla naxa­lite, maoïste, NdE] les font dispa­raître. Les victoires de ceux qui les déclenchent contien­dront les germes de la destruc­tion, non seule­ment des adiva­sis, mais, en défi­ni­tive, de l’es­pèce humaine. C’est pourquoi nous avons urgem­ment besoin d’un dialogue entre toutes les forma­tions poli­tiques qui résistent à cette guerre.

Le jour où le capi­ta­lisme sera forcé de tolé­rer des socié­tés non-capi­ta­listes en son sein, et de recon­naître des limites à sa quête de domi­na­tion, le jour où il sera forcé de recon­naître qu’il ne peut pas infi­ni­ment s’ap­pro­vi­sion­ner en matières premières, sera le jour où les choses chan­ge­ront.

S’il reste encore un espoir pour le monde, il ne réside pas dans les salles de réunion des confé­rences sur le chan­ge­ment clima­tique, et pas non plus dans les villes et leurs gratte-ciels. Il réside beau­coup plus près du sol, dans celles et ceux qui se battent chaque jour pour proté­ger les forêts, les montagnes et les rivières, parce qu’ils savent que les forêts, les montagnes et les rivières les protègent en retour.

La première étape d’une réima­gi­na­tion d’un monde qui s’est profon­dé­ment égaré serait de mettre fin à la destruc­tion de ceux qui possèdent une imagi­na­tion diffé­rente – une imagi­na­tion en-dehors du capi­ta­lisme aussi bien que du commu­nisme. Une imagi­na­tion qui propose une compré­hen­sion entiè­re­ment diffé­rente de ce qui consti­tue le bonheur et l’épa­nouis­se­ment.

Pour gagner cet espace philo­so­phique, il est néces­saire de concé­der de l’es­pace physique pour la survie de ceux qui ont l’air d’être les gardiens de notre passé, mais qui pour­raient bien être, en réalité, les guides vers notre futur. Pour cela, il nous faut deman­der à nos diri­geants : pouvez-vous lais­ser l’eau dans les rivières, les arbres dans les forêts ? Pouvez-vous lais­ser la bauxite dans les montagnes ? S’ils répondent par la néga­tive, alors peut-être devraient-ils cesser de faire des prêches de mora­lité aux victimes de leurs guerres.

Arund­hati Roy

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