Donner de l’argent sans contrepartie : une utopie particulièrement réaliste

« L’homme a besoin, pour être heureux , non seulement de jouir de ceci et de cela, mais d’espérer, d’entreprendre et de changer » écrit le philosophe Bertrand Russel, il poursuit : « Ce n’est pas une utopie accomplie que nous devons désirer, mais un monde où l’imagination et l’espoir sont vivants et actifs » (1)

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Avec le livre « Utopies réalistes » de Rutger Bregman ( Editions du Seuil – 2017 ) on est servi. Il nous rappelle qu’il existe encore des prophètes du bonheur capable d’ouvrir grandes les fenêtres de nos univers clos et sinistres et et de nous offrir un horizon fait d’un revenu d’existence universel, de réduction du temps de travail et d’ouverture des frontières. S’appuyant sur de nombreuses expériences il nous révèle la force et la pertinence de ces utopies. Utopies encore aujourd’hui pour être demain des évidences dont les mises en œuvre se généraliseront aux quatre coins de la planète comme le furent en son temps l’abolition de l’esclavage ou la conquête de la démocratie.

Dans cet article nous aborderons la pertinence de l’allocation sans conditions d’un revenu avec les multiples expériences que décrit R. Bregman dans son livre. Il faudrait aussi consacrer un article à ces deux autres utopies réalistes que sont « la semaine de 15 heures » qui remet en cause la centralité du travail dans nos sociétés et qui s’articule parfaitement avec l’allocation d’un salaire socialisé sous la forme d’un revenu de base ( lire l’article d’Alain Véronèse ) et « un monde sans frontières », frontières pour les hommes dans un marché libre pour les marchandises, qui sont la plus grande cause de discrimination de tous les temps.

MAIS POURQUOI DONC DISTRIBUER DE L’ARGENT « GRATUITEMENT » ?

Donner une somme importante d’argent à des hommes sans abri, donner un revenu régulier à des alcooliques, à des toxicomanes et des petits délinquants dans les bidonvilles, une absurdité économique ? Cela inciterait-il les gens à la paresse ? Pas vraiment. L’auteur nous décrit diverses expériences dans lesquelles distribuer de l’argent « gratuitement« , sans contrepartie, peut être pour l’ensemble de la société très bénéfique.

1°A Londres en 2009, devant le coût en dépenses de police, frais de justice et des services sociaux ( 400 000 livres – 450 000 € par an ) causés par 13 pauvres sans abri, une organisation d’aide décide de donner à chacun 3 000 livres, libre à chacun de se débrouiller pour la suite. Un an après ils n’avaient dépensé que 800 livres. Un an et demi après, sur les 13 personnes sans domicile fixe, sept dormaient sous un toit, deux autres étaient sur le point de s’installer dans un appartement. Tous avaient fait des pas déterminants pour trouver une place dans la société. Ils suivaient des cours, apprenaient la cuisine, étaient en cure de désintoxication faisaient des projets d’avenir. Le coût ? 50 000 livres par an avec les salaires des travailleurs sociaux accompagnants. Non seulement ce programme a aidé 13 personnes, il a permis aussi de réduire pour la société le coût induit par la marginalisation et la pauvreté.

2° Au Kenya , Bernard Omondi survivait avec 2 € par jour, maigre salaire d’un dur travail dans une carrière. Un matin il bondit : on l’informe par SMS qu’une somme de 500€ a été créditée sur son compte. Quelques mois après, un journaliste se rend dans le village de Bernard où chacun des habitants avait reçu la même somme d’argent. Les maisons avaient été réparées, des petites entreprises avaient vu le jour. Bernard avait acheté une mobylette et gagnait entre 6 et 9 $ par jour en faisant le taxi.

« C’est une manière de donner le choix aux individus » dit M. Faye, fondateur de GiveDirectly. Chacun n’est-il pas le meilleur expert de ce dont il a besoin ?

D’après une étude du M.I.T. sur cette expérience au Kenya, les dons direct en argent, où 93% des sommes vont directement aux destinataires,

  • augmentent durablement les revenus ( +38 %),
  • boostent l’acquisition du logement et du bétail ( +58%)
  • Réduisent le nombre de jours où les enfants ont faim ( de 42%)

Ouganda, 2008. Le gouvernement distribue 400€ à 12 000 personnes, âgées de 16 à 35 ans pour réaliser un projet. Cinq ans plus tard, leurs revenus avait augmenté de 50% et leur employabilité de 60 %.
Un autre programme en Ouganda a distribué 150 $ à 1800 femmes pauvres, leurs revenus ont augmenté de plus de 100 %.

Au Libéria, On a mené une expérience en donnant 200 $ aux plus pauvres. On a sélectionné des alcooliques, des toxicomanes et des petits délinquants des bidonvilles. Trois ans plus tard, ils avaient dépensé leur argent à se nourrir, à s’habiller à se soigner et à créer des petites entreprises. « Si ces hommes n’ont pas gaspillé leur argent, qui le ferait » s’interroge l’un des chercheurs.

En 1997 ouvre le Harrah’s Cherokee, un immense casino de luxe appartenant à la tribu Eastern Band of Cherokee Indians. Les bénéfices, 150 millions de dollars en 2004, 400 millions en 2010 permirent de construire une école, un hôpital et une caserne de pompiers mais l’essentiel des bénéfices est depuis distribué directement aux 8 000 membres de la tribu. Jane Costello de l’Université de Duke a conduit une étude sur la santé mentale des jeunes vivants au Sud des Great Smoky Mountains. 1420 enfants inscrits à l’école furent suivis. Après l’ouverture du Casino, les problèmes de comportement diminuèrent de 40 %. Les taux de criminalité infantile chez les Cherokee, l’usage des drogues et de l’alcool diminuèrent et les résultats scolaires s’améliorèrent nettement. Les enfants de Cherokee étaient à présent à égalité avec les autres élèves participants à l’étude. Dix ans après l’ouverture du casino les résultats de l’étude montrèrent que plus les enfants étaient jeunes au moment de la sortie de la pauvreté meilleure était leur santé psychique à l’adolescence. Ainsi les 4000 $ annuels supplémentaires permettaient d’ajouter un an au parcours scolaire des élèves et les parents étaient beaucoup plus disponibles pour s’occuper de leurs enfants.

Cette étude révèle que les troubles psychiques et mentaux ne sont pas la cause de la pauvreté et de l’échec mais au contraire c’est la pauvreté, par le stress et l’insécurité qu’elle engendre, qui conduit à des déficiences cognitives et à des troubles du comportement.

Ainsi des questions comme « que manger ce soir ? » « Comment finir le mois » obèrent une capacité essentielle que Shafir et Mullainathan appellent « la largeur de bande mentale ». On a l’esprit ailleurs. Plus la largeur de la bande mentale est élevée meilleure est l’éducation des enfants, la santé, la productivité, etc.

Orwell en fit la triste expérience et écrit dans un reportage « Dans la dèche à Paris et à Londres » ( 1933) : La pauvreté : « Vous pensiez que ce serait tout simple, c’est extraordinairement compliqué. Vous pensiez que ce serait terrible, c’est simplement sordide et ennuyeux. » Le fond de la pauvreté dit-il « c’est qu’elle annihile l’avenir. »

Ainsi l’éradication de la pauvreté non seulement pourrait s’autofinancer mais elle révèlerait des talents et des ressources jusque là masqués par des capacités cognitives rendues indisponibles, ressources humaines qui seraient à leur tour créatrices de richesses.

Greg Ducan, professeur de l’université de Californie a calculé que sortir de la pauvreté une famille américaine génère par enfant :

  • 12,5 % d’heures travaillées en plus,
  • 3 000 $ annuels d’économie en frais des services sociaux,
  • 50 000 € à 100 000 € de revenus supplémentaires dans une vie,
  • 10 000 € à 20 000 € de recettes fiscales supplémentaires.

Ainsi distribuer de l’argent sans conditions paie. Les chercheurs de l’Université de Manchester (2) donnent aussi de nombreux exemples :

  • En Namibie les chiffres de la malnutrition ont plongé de 42 à 10 %, l’absentéisme scolaire a disparu et la criminalité a baissé de 42%.
  • Au Malawi, la fréquentation des écoles par les filles et les femmes a bondi de 40 %.

Les avantages de ce type de programmes de transfert d’argent directement aux personnes sont nombreux :

  • les foyers font bon usage de l’argent,
  • la consommation d’alcool, de tabac et de drogues diminue,
  • la pauvreté décline,
  • la santé s’améliore,
  • l’activité, les revenus, et les impôts augmentent.

Bref cet argent « gratuit » agit comme un véritable  catalyseur de l’ensemble de l’économie de la communauté concernée.

Allouer une somme d’argent à des pauvres, bien que nécessaire, comme le montrent les diverses études citées dans le livre, ne suffit pas, rendre universel ce droit à un minimum vital, à un revenu d’existence, quelle que soit la situation personnelle de chacun, tout simplement parce que l’on existe, est un pas de plus à franchir.

VERS UN REVENU UNIVERSEL ET INCONDITIONNEL

Si les expériences sont moins nombreuses, elles existent mais pour des raisons obscures elles ont été trop souvent soigneusement archivées dans les caves de l’oubli. C’est le cas du programme Mincome que nous décrit R. Bregman :

1973, Dauphin, Manitoba, Canada : Le programme Mincome alloue à 1000 familles de la commune, 30 % des habitants, un revenu mensuel sans contrepartie ( 1650 € pour une famille de 4 personnes ). L’expérience dura quatre ans, observée sur toutes les coutures par des économistes, des sociologues et des anthropologues. Un gouvernement conservateur arriva au pouvoir et stoppa sans autre forme de procès le financement à la fois du projet et de l’analyse des résultats de l’expérience. Les dossiers rangés dans 12000 boites furent voués à l’oubli jusqu’à ce qu’en 2004 Evelyn Forget, professeure à l’Université du Manitoba, eu la bonne idée de rouvrir ces cartons et d’en étudier le contenu. « Si on craignait qu’en lançant un revenu annuel garanti les gens arrêtent de travailler et se mettent à avoir des familles nombreuses, c’est tout le contraire qui se produisit » explique Forget. Voici les résultats de ses recherches :

  • Les jeunes adultes reportèrent le moment de se marier et le taux de natalité s’effondra,
  • les performances scolaires s’améliorèrent considérablement, les étudiants poursuivaient plus longtemps leurs études,
  • Le temps de travail ne diminua que de 1% pour les hommes et 3% pour les femmes mariées et 5% pour les femmes célibataires,
  • Le nombre d’hospitalisation diminua de 8,5 %,
  • les violences conjugales et les pathologies psychiques s’estompèrent.

Forget a pu, et c’est pas le moindre, observé directement les conséquences positives en terme de revenus et de santé sur la génération suivante.

Au Etats-unis des expériences du même genre furent conduites pour répondre à trois questions :

  • Les gens travailleraient-ils moins ?
  • Le programme coûterait-il trop cher ?
  • S’avérerait-il réalisable ?

Les réponses aux trois questions furent : non, non, oui. et les résultats furent du même ordre que l’expérience de Dauphin.

Déjà en 1968, année de toutes les espérances, cinq économistes célèbres – JK Galbraith, H. Watts, J. Tobin, P. samuelson, et R. Lampman – s’adressèrent en ces termes au Congrès : « Le pays n’aura pas pris ses responsabilités tant que chaque membre de la nation ne se verra pas garantir un revenu qui ne saurait être inférieur au seuil de pauvreté officiellement reconnu« .

Un sondage révéla que dans 90 % des cas les journaux accueillirent ce projet avec enthousiasme. En 1970 un projet de loi sous Nixon fut adopté par la Chambre des représentants. Au Sénat, les démocrates s’opposèrent au projet sous prétexte qu’il n’était pas assez ambitieux. L’année suivante un projet amélioré fut à nouveau présenté et rejeté par le Sénat. Le projet d’un revenu de base pour tous les américains fut définitivement abandonné en 1978 sous le prétexte qu’il détruisait la famille à cause de l’augmentation des divorces que l’on aurait constaté dans une expérience conduite à Seattle ( Constat qui se révéla faux ).

Gagner la guerre contre la pauvreté n’est pas si couteux. Au États-unis cela mobiliserait que 1 % du PIB, un quart des dépenses militaires. Tous les pays ont largement les moyens d’en finir avec la pauvreté. Mais un système qui n’aiderait que les pauvres creuse aussi l’écart qui les sépare du reste de la société. « Une politique pour les pauvres est une pauvre politique » observe R. Titmuss, théoricien de l’État social britannique. Deux sociologues suédois ont démontré que les pays où les programmes gouvernementaux étaient le plus universels étaient ceux qui réduisent le mieux la pauvreté. Les gens sont plus ouverts à la solidarité quand elle leur profite personnellement. Macron et son gouvernement qui veut supprimer l’universalité des allocations familiales devrait en prendre de la graine.

Bien que contre intuitif , il est donc logique, pour éradiquer la pauvreté, de mettre en place un revenu universel inconditionnellement. Tout le monde reçoit un revenu minimal d’existence et tout le monde contribue selon ses moyens. Il en est déjà ainsi avec le financement par la cotisation de l’assurance maladie de la Sécurité Sociale, ce depuis 1945, et tous les usagers de l’hôpital public ne trouvent rien à redire.

Ainsi Rutger Bregman nous révèle à travers tous ces exemples, qui consiste à sortir de la pauvreté par l’allocation sans conditions d’une ressource financière, que c’est le meilleur investissement que pourrait faire une société pour elle-même. En offrant à tous ses membres une perspective stable et sereine, elle permet à chacun de s’émanciper, de pouvoir choisir son avenir et d’être à son tour producteur de richesses par son talent, son travail et son intelligence.

Mais étrangement la lutte contre la pauvreté n’est pas la priorité de la plupart des programmes politiques et n’est pas considérée comme révolutionnaire pour beaucoup de militants de la gauche radicale. Révolutionnaires qui devraient méditer cette citation d’Aristote : « Il est aussi dans l’intérêt d’un tyran de garder son peuple pauvre, pour qu’il soit si occupé à ses tâches quotidiennes qu’il n’aie pas de temps pour la rébellion.  »

LA SCIENCE DU PARTAGE

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